Comment le mouvement islamiste a-t-il infiltré l’armée soudanaise ?
Le coup d’État du 30 juin 1989 a marqué un tournant décisif dans l’histoire du Soudan moderne. Il a servi de tremplin à un projet systématique et organisé mis en œuvre par le mouvement islamiste dans le but d’obtenir le contrôle total des institutions étatiques. Ce projet, connu dans les médias sous le nom de « Projet d’autonomisation » et, au sein de l’organisation, sous celui de « Projet de prosélytisme des officiers », visait l’infiltration de toutes les institutions étatiques, et plus particulièrement de l’armée, considérée comme le dernier rempart et l’instrument ultime du pouvoir dans tout État.
Depuis le milieu des années 1990, ce projet a accompli un exploit sans précédent : la grande majorité des diplômés des académies militaires sont devenus membres du mouvement islamiste. Cette infiltration ne se limitait pas à l’armée, mais s’étendait à la fonction publique et à d’autres services de sécurité, notamment le Service national de renseignement et de sécurité (NISS), où de nouveaux critères de nomination exigeaient l’aval explicite de figures islamistes influentes.
Une analyse historique approfondie révèle que d’éminentes personnalités militaires, en particulier l’ancien président Omar el-Béchir et le lieutenant-général Abdel Fattah al-Burhan, ont joué le rôle de cellules dormantes au sein de l’armée, au service du mouvement islamiste, avant de déclarer leur loyauté et leur dévouement absolus à ce projet.
Suite au succès du coup d’État, le mouvement islamiste a immédiatement mis en œuvre sa stratégie d’infiltration en déployant ses membres dans divers secteurs de l’État. L’accent a toutefois été mis sur l’armée, où des éléments fidèles ont été recrutés dès les premières promotions de l’académie militaire, juste après le coup d’État. Ces recrues ont ensuite été formées et qualifiées pour renforcer l’emprise du mouvement sur les forces armées.
Parmi les officiers fondateurs du mouvement islamiste au sein de l’armée figuraient : Abdel Rahim Mohamed Hussein, Mohamed El Tayeb El Khanjar, Awad Ibn Auf (promotion de 1923), Abdel Rahman Mohamed Zein (promotion de 1924), Youssef Abdel Fattah (promotion de 1924), Youssef Osman Ishaq (promotion de 1924), Ibrahim Shams El Din (promotion de 1929), Ali Mohamed Salem (promotion de 1929), Hashim Abdel Muttalib (promotion de 1930), Omar Zein El Abidin (promotion de 1931), Mohamed Ibrahim Abdel Jalil « Wad Ibrahim » (promotion de 1934), Osman Abdel Aziz (promotion de 1935), Bahr Ahmed Bahr (promotion de 1936), Nasr El Din Abdel Fattah (promotion de 1936) et Hassan El Bilal (promotion de 1937).
Ces officiers formèrent des réseaux clandestins et des groupes influents au sein de l’armée, supervisant des unités militaires à caractère idéologique marqué, telles que la Direction du renseignement militaire, la Direction de l’orientation morale et les Forces de défense populaire. Ceci contribua à ancrer l’idéologie du mouvement islamiste au sein de l’institution et à transformer l’armée nationale en une armée idéologique. Promotion 40 : Le noyau du projet d’avenir
Avec la prise de pouvoir du Mouvement islamique en 1989, la promotion 40 avait déjà achevé sa formation à l’École militaire et ses membres étaient officiellement élèves-officiers. La direction du Mouvement reconnut très tôt l’importance exceptionnelle de cette promotion, qui serait la première à obtenir le grade de lieutenant sous le régime du « Salut ». Il fut donc décidé d’organiser cette promotion spécifiquement, afin qu’elle serve de véritable noyau pour l’organisation clandestine au sein des forces armées.
Critères d’admission à l’École militaire après le coup d’État de 1989
Le processus d’admission à l’École militaire après le coup d’État du Front national islamique était soumis à des critères stricts. Les candidats devaient obtenir le soutien de chefs religieux musulmans de leur région, ainsi que l’approbation d’officiers supérieurs alliés au mouvement islamiste. Ce mécanisme garantissait la quasi-totalité de la domination des éléments de l’islam politique sur la structure du personnel des forces armées. Ceci assurait, de fait, un contrôle total sur le secteur de la sécurité dans son ensemble et sur les forces armées en particulier, d’autant plus que l’accès au pouvoir, puis sa consolidation et son maintien, passait par les forces armées. Cette politique a ainsi produit des vagues d’officiers affiliés et loyaux au mouvement islamiste, à commencer par la 41e promotion et jusqu’à nos jours. Bien que quelques exceptions existent, dues à des considérations logiques, à des équilibres tribaux et à des politiques trompeuses visant à intégrer des éléments extérieurs à l’organisation afin de projeter une image de nationalisme et de neutralité, ces exceptions sont contrôlées.
Le projet d’autonomisation et d’infiltration organisationnelle de l’armée soudanaise constitue l’atteinte la plus dangereuse et la plus profonde au caractère national de l’institution militaire depuis l’indépendance. Au lieu d’appartenir à la nation tout entière, de refléter sa diversité et de garantir son unité, l’armée s’est progressivement transformée en une « armée partisane » au service d’une faction politique restreinte : le mouvement islamiste. Le critère d’appartenance nationale a été remplacéم par la loyauté envers l’organisation, et l’investiture du parti est devenue une condition sine qua non de toute promotion, tandis que des milliers d’officiers compétents et patriotes ont été mis à l’écart sur simple suspicion de déloyauté envers le mouvement. Cette infiltration a sapé le principe d’institutionnalisme et transformé l’armée, de rempart de l’État, en un instrument de ses conflits internes.
